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Читаю литературу и поэзию на французском языке. Благодарить, предложить, спросить, комментировать, критиковать, пожаловаться : @romainjoly Издательство : @huisclos

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2 дек. 2024 г.
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  • « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art doit justifier son existence à chaque ligne. Et l’art lui-même peut se définir comme la tentative d’un esprit individuel pour rendre le mieux possible justice à l’univers visible, en mettant en lumière la vérité diverse et une que recèle chacun de ses aspects. C’est l’effort fait pour découvrir dans ses formes, dans ses couleurs, dans sa lumière, dans ses ombres, dans les aspects de la matière et les faits de la vie même, ce qui leur est fondamental, ce qui est durable et essentiel — leur qualité la plus évocatrice et la plus convaincante — la vérité même de leur existence. L’artiste donc, aussi bien que le penseur ou l’homme de science, recherche la vérité pour la mettre en lumière. Séduit par les dessous du monde visible, le penseur s’enfonce dans la région des idées, l’homme de science dans le domaine des faits, dont ils dégagent les vérités pratiques qui conviennent à cette hasardeuse entreprise qu’est notre vie. Ils parlent avec assurance à notre sens commun, à notre intelligence, à notre désir de paix ou à notre inquiétude, fréquemment à nos préjugés, parfois à nos appréhensions, souvent à notre égoïsme, mais toujours à notre crédulité. Et l’on écoute leurs paroles avec respect, car elles ont trait à de graves questions, à la culture de nos esprits ou à la préservation de notre corps, à l’accomplissement de nos ambitions, à la perfection de nos moyens et à la glorification de nos précieux succès. Il en est tout autrement pour l’artiste. En présence du même spectacle énigmatique, l’artiste rentre en lui-même, et, solitaire dans cette région d’effort et de lutte intime, il découvre les termes d’un message qui s’adresse à des qualités bien moins évidentes en nous : à cette part de notre nature qui, dans les conditions combatives de notre existence, se dérobe nécessairement derrière de plus résistantes et de plus rudes vertus. Ce message est moins bruyant, plus profond, moins précis, plus émouvant, et plus tôt oublié. Et pourtant son effet persiste à jamais. La changeante sagesse des générations successives fait délaisser les idées, met les faits en question, détruit les théories. Mais l’artiste parle à cette part intime de notre être qui ne dépend point de la sagesse, à ce qui est en nous un don et non pas une acquisition, et qui est, par conséquent, plus constamment durable. Il parle à notre capacité pour la joie et l’admiration, il s’adresse au sentiment du mystère qui entoure nos vies, à notre sens de pitié, de beauté et de souffrance, au sentiment de ce qui nous rattache à toute la création ; et à la conviction subtile mais invincible de la solidarité qui unit la solitude d’innombrables cœurs : à cette solidarité dans les rêves, dans le plaisir, dans la tristesse, dans les aspirations, dans les illusions, dans l’espoir et l’effroi, qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître. » Joseph Conrad, 1897.

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  • Don Fabrizio Corbera, prince de Salina, incarné par Burt Lancaster dans Le guépard de Luchino Visconti, 1963.

  • « La pluie était venue, la pluie était repartie ; et le soleil était remonté sur son trône comme un roi absolu qui, éloigné durant une semaine par les barricades de ses sujets, revient régner courroucé mais réfréné par des chartes constitutionnelles. La chaleur redonnait des forces sans brûler, la lumière était autoritaire mais laissait survivre les couleurs, et de la terre la menthe et le trèfle repoussaient prudemment, sur les visages des espoirs méfiants. Don Fabrizio en compagnie de Teresina et d'Arguto, les chiens, et de don Ciccio Tumeo, son suivant, passait de longues heures à la chasse, de l'aube à l'après-midi. La peine était hors de proportion avec les résultats, parce que même pour les meilleures tireurs il est difficile d'atteindre une cible qui n'est presque jamais là, et c'était déjà beaucoup si le Prince en rentrant pouvait faire porter à la cuisine deux perdrix, de même que don Ciccio s'estimait heureux s'il pouvait le soir jeter sur la table un lapin sauvage, qui d'ailleurs était ipso facto promu au grade de lièvre, comme on fait chez nous. Une abondance de butin eût été d'autre part pour le Prince une satisfaction secondaire ; le plaisir des jours de chasse, subdivisé en plusieurs menus épisodes, résidait ailleurs. Cela commençait par le rasage dans la chambre encore sombre, à la lumière d'une bougie qui rendait ses gestes emphatiques sur le plafond aux architectures peintes ; il s'aiguisait au moment de traverser les salons endormis, et d'éviter à la lumière vacillante les tables avec les cartes à jouer en désordre au milieu des jetons et des verres vides avant d'apercevoir parmi elles le valet d'épée qui lui adressait un salut viril. Venait ensuite la traversée du jardin immobile sous la lumière grise dans laquelle les oiseaux les plus matinaux lissaient leurs plumes pour en chasser la rosée ; le comble était enfin de se glisser par la petite porte envahie de lierre ; de fuir, en somme. Une fois sur la route, toute innocente encore aux premières lueurs, il retrouvait don Ciccio souriant sous sa moustache jaunie alors qu'il pestait affectueusement contre les chiens ; dans l'attente, leurs muscles frémissaient sous le velours du poil. Vénus brillait, chair de grain de raisin sans peau, transparente et humide, et on croyait déjà entendre le grondement du char solaire qui remontait la pente sous l'horizon ; on rencontrait bientôt les premiers troupeaux qui avançaient, engourdis, comme les flots des marées, guidés à coups de pierre par des bergers chaussés de peaux ; leurs laines devenaient soyeuses et rosissaient sous les premiers rayons ; il fallait ensuite trancher des litiges obscurs de préséance entre chiens de troupeaux et braques susceptibles, et après cet intermède assourdissant on tournait pour monter une pente et on se trouvait dans le silence immémorial de la Sicile pastorale. On était aussitôt loin de tout, dans l'espace et encore plus dans le temps. Donnafugata avec son palais et ses nouveaux riches était à deux milles à peine mais elle semblait ternie dans le souvenir comme ces paysages que l'on entrevoit parfois au débouché lointain d'un tunnel ferroviaire ; ses peines et son luxe paraissaient encore plus insignifiants que s'ils avaient appartenu au passé, car, en comparaison de l'immutabilité de ces contrées reculées, ils semblaient faire partir du futur, provenir non de la pierre et de la chair mais du tissu d'un avenir rêvé, être extraits d'une Utopie imaginée par un Platon rustique et qui, en raison du moindre accident, aurait pu se manifester sous des formes tout à fait différentes et même ne pas exister ; dépourvus ainsi du peu de charge énergétique que chaque chose passée continue à posséder, ils ne pouvaient plus causer de soucis. » Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, 1958. Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro.

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  • « Aux hommes de la fin de XIXe siècle, la décadence romaine apparaissait sous l'aspect de patriciens couronnés de roses s'appuyant du coude sur des coussins ou des belles filles, ou encore, comme les a rêvés Verlaine, composant des acostiches indolents en regardant passer les barbares blancs. Nous sommes mieux renseignés sur la manière dont une civilisation finit par finir. Ce n'est pas par des abus, des vices ou des crimes qui sont de tous les temps, et rien ne prouve que la cruauté d'Aurélien ait été pire que celle d'Octave, ou que la vénalité dans la Rome de Didus Julianus ait été plus grande que dans celle de Sylla. Les maux dont on meurt sont plus spécifiques, plus complexes, plus lents, parfois plus difficiles à découvrir ou à définir. Mais nous avons appris à reconnaître ce gigantisme qui n'est que la contrefaçon malsaine d'une croissance, ce gaspillage qui fait croire à l'existence de richesse qu'on n'a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d'en haut, cette atmosphère d'inertie et de panique, d'autoritarisme et d'anarchie, ces réaffirmations pompeuses d'un grand passé au milieu de l'actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs et ces accès de vertu qui ne se manifestent que par des purges, ce goût du sensationnel qui finit par faire triompher la politique du pire, ces quelques hommes de génie mal secondés perdus dans la foule des grossiers habiles, des fous violents, des honnêtes gens maladroits et des faibles sages. Le lecteur moderne est chez lui dans l'Histoire auguste. » Marguerite Yourcenar, à Mount Desert Island, 1958.

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  • « Comme toutes ces applications sont immédiatement relatives aux intérêts sociaux, ou à l’analyse des opérations de l’esprit humain, et que, dans ce dernier cas, elles n’ont encore pour objet que l’homme perfectionné par la société, j’ai cru que le nom de mathématique sociale était celui qui convenait le mieux à cette science. Je préfère le mot mathématique, quoiqu’actuellement hors d’usage au singulier, à ceux d’arithmétique, de géométrie, d’analyse, parce que ceux-ci indiquent une partie des mathématiques, ou une des méthodes qu’elles emploient, et qu’il s’agit ici de l’application de l’algèbre, ou de la géométrie, comme de celle de l’arithmétique ; qu’il s’agit d’applications dans lesquelles toutes les méthodes peuvent être employées. D’ailleurs la dernière expression est équivoque, puisque le mot analyse signifie tantôt l’algèbre, tantôt la méthode analytique, et nous serons même obligés d’employer quelquefois ce même mot dans le sens qu’on lui donne dans d’autres sciences. Je préfère le mot sociale à ceux de morale ou politique, parce que le sens de ces derniers mots est moins étendu et moins précis. » « La mathématique sociale peut avoir pour objet les hommes, les choses, ou à la fois les choses et les hommes. Elle a les hommes pour objet lorsqu’elle enseigne à déterminer, à connaître l’ordre de la mortalité dans telle ou telle contrée, lorsqu’elle calcule les avantages ou les inconvénients d’un mode d’élection. Elle a les choses pour objet lorsqu’elle évalue les avantages d’une loterie, et qu’elle cherche d’après quels principes doit être déterminé le taux des assurances maritimes. Enfin, elle a en même temps l’homme et les choses pour objet, quand elle traite des rentes viagères, des assurances sur la vie. [...] Quel que soit l’objet que cette science considère, elle renferme trois parties principales : la détermination des faits, leur évaluation, qui comprend la théorie des valeurs moyennes, et les résultats des faits. Mais, dans chacune de ces parties, après avoir considéré les faits, les valeurs moyennes ou les résultats, il reste à en déterminer la probabilité. Ainsi la théorie générale de la probabilité est à la fois une portion de la science dont nous parlons, et une des bases de toutes les autres. » Nicolas de Condorcet, Tableau général de la science qui a pour objet l’application du calcul aux sciences politiques et morales, 1793.

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  • Pour la plupart des lecteurs, une excursion dans le domaine des mathématiques pures diffère peu, par l’étrangeté des objets et du langage à étudier, d’un voyage à Tombouctou. Les termes de la géométrie, de l’algèbre, de la trigonométrie et de l’analyse infinitésimale sont tout aussi étrangers à beaucoup d’esprits que ceux de l’idiome ioloff ou bambara. Cependant à notre époque, où les résultats obtenus par les applications des théories mathématiques sont généralement admirés, il est naturel de s’enquérir des puissances mathématiques avec lesquelles l’esprit humain a remué le monde matériel, à peu près comme on recherche dans l’histoire quelles étaient l’organisation et les armes des peuples conquérants. Un illustre savant s’exprimait ainsi il y a deux mois à peine : « Depuis cinquante ans, les sciences physiques et chimiques ont rempli le monde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, l’éclairage au gaz et celui qu’on obtient par la lumière éblouissante de l’électricité, les rayons solaires devenus des instruments de dessin, d’impression, de gravure, cent autres miracles humains que j’oublie, ont frappé les peuples d’une immense et universelle admiration. Alors la foule irréfléchie, ignorante des causes, n’a plus vu des sciences que leurs résultats, et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon que l’on coupât l’arbre pour avoir le fruit. Allez donc lui parler d’études antérieures, des théories physiques, chimiques, qui, longtemps élaborées dans le silence du cabinet, ont donné naissance à ces prodiges ! Vantez-lui aussi les mathématiques, ces racines génératrices de toutes les sciences positives : elle ne s’arrêtera pas à vous écouter. À quoi bon des théoriciens ? Lagrange, Laplace, ont-ils créé des usines ou des industries ? Voilà ce qu’il faut ! » Jacques Babinet, De l'application des mathématiques transcendantes, in La revue des Deux Mondes, 1856.

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  • « Blumfeld, un célibataire plus très jeune, regagnait un soir son logement, ce qui était une tâche éprouvante, car il habitait au sixième étage. Pendant cette ascension, il pensait, comme souvent ces derniers temps, que cette existence totalement solitaire était bien ennuyeuse, qu’il était là réduit à gravir ces six étages littéralement à l’insu de tous pour arriver en haut dans sa chambre déserte, pour à nouveau littéralement à l’insu de tous y passer sa robe de chambre, allumer sa pipe, lire un peu une revue française à laquelle il était abonné depuis des années, tout en sirotant un kirsch qu’il faisait lui-même, et finalement, au bout d’une demi-heure, se mettre au lit, non sans avoir dû d’abord le refaire entièrement, la femme de ménage le bâclant toujours à sa guise et n’importe comment en dépit de ses instructions. Pour ces activités, n’importe quel compagnon, n’importe quel spectateur eût été le bienvenu. Blumfeld s’était déjà demandé s’il ne devrait pas prendre un petit chien. Ce genre d’animal est amusant, et surtout reconnaissant et fidèle ; un collègue de Blumfeld a un chien comme ça, il ne suit personne hormis son maître et, dès qu’il ne l’a pas vu quelques instants, il l’accueille avec force aboiements, voulant visiblement lui manifester sa joie d’avoir retrouvé son maître, cet extraordinaire bienfaiteur. À vrai dire, un chien a aussi des inconvénients. Si bien dressé qu’il soit à la propreté, il salit la pièce. C’est inévitable, on ne peut pas, chaque fois qu’on le fait rentrer, le baigner dans l’eau chaude, aussi bien sa santé ne le supporterait pas. Or Blumfeld ne tolère pas la malpropreté dans sa chambre, la propreté de sa chambre lui est quelque chose d’indispensable, sur ce point il a plusieurs fois par semaine des démêlés avec sa femme de ménage, qui n’est hélas pas très méticuleuse. Comme elle est dure d’oreille, il la tire par le bras jusqu’aux endroits où la propreté laisse à désirer. Par cette sévérité, il est arrivé à ce que règne dans sa pièce un ordre correspondant approximativement à ce qu’il souhaite. Mais s’il y faisait entrer un chien, ce serait introduire délibérément dans cette pièce la saleté jusque-là si soigneusement combattue. Des puces, ces compagnes permanentes des chiens, feraient leur apparition. » Franz Kafka, Blumfeld, célibataire plus très jeune, 1915. Traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Lortholary.

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  • « Была чудная ночь, такая ночь, которая разве только и может быть тогда, когда мы молоды, любезный читатель. Небо было такое звездное, такое светлое небо, что взглянув на него, невольно нужно было спросить себя неужели же могут жить под таким небом разные сердитые и капризные люди? Это тоже молодой вопрос, любезный читатель, очень молодой, но пошли его вам господь чаще на душу!.. Говоря о капризных и разных сердитых господах, я не мог не припомнить и своего благонравного поведения во весь этот день. С самого утра меня стала мучить какая-то удивительная тоска. Мне вдруг показалось, что меня, одинокого, все покидают и что все от меня отступаются. Оно, конечно, всякий вправе спросить: кто же эти все? потому что вот уже восемь лет, как я живу в Петербурге, и почти ни одного знакомства не умел завести Но к чему мне знакомства? Мне и без того знаком весь Петербург; вот почему мне и показалось, что меня все покидают, когда весь Петербург поднялся и вдруг уехал на дачу. Мне страшно стало оставаться одному, и целых три дня я бродил по городу в глубокой тоске, решительно не понимая, что со мной делается. Пойду ли на Невский, пойду ли в сад, брожу ли по набережной — ни одного лица из тех, кого привык встречать в том же месте, в известный час целый год. Они, конечно, не знают меня, да я-то их знаю. Я коротко их знаю; я почти изучил их физиономии — и любуюсь на них, когда они веселы, и хандрю, когда они затуманятся. Я почти свел дружбу с одним старичком, которого встречаю каждый божий день, в известный час, на Фонтанке. Физиономия такая важная, задумчивая; всё шепчет под нос и махает левой рукой, а в правой у него длинная сучковатая трость с золотым набалдашником. Даже он заметил меня и принимает во мне душевное участие. Случись, что я не буду в известный час на том же месте Фонтанки, я уверен, что на него нападет хандра. Вот отчего мы иногда чуть не кланяемся друг с другом, особенно когда оба в хорошем расположении духа. Намедни, когда мы не видались целые два дня и на третий день встретились, мы уже было и схватились за шляпы, да благо опомнились вовремя, опустили руки и с участием прошли друг подле друга. » Федор Михайлович Достоевский, Белые ночи, 1848.